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Le travail d'une vie de recherches

Par Stéphane Cosson le 11 août 2007 | Commentaires (4) Commentaires | Permalink

Je suis en train de travailler pour un client qui intègre l'Ordre de Malte. Pour cela, il a besoin de preuves. Il doit démontrer qu'il est bien noble et donner une copie certifiée conforme de tous les actes en sa possession.

Travail intéressant s'il en est ! A force de rechercher, une hypothèse se dégage concernant sa famille. Il semblerait fortement que, Pierre,  celui à propos duquel toutes les généalogies publiées s'arrêtent, soit le premier en fait à avoir été noble de par sa fonction. Auparavant, ils étaient marchands, bourgeois.

Jérôme Malhache, un de mes collègues, m'a mené des recherches à la Bibliothèque Nationale et au CARAN sur cette famille. Je me suis contenté, si je puis dire, avec Christophe, de faire les recherches sur mon secteur géographique.

Puis je suis parti en discuter chez mon client. Et là, surprise !

Il me montre tout d'abord un arbre généalogique réalisé par un membre de sa famille, au début ou au milieu du XIX siècle. Entre le mariage de Pierre et celui de son père supposé, il y a un intervalle de 90 ans. Pour moi, il était clair qu'il manquait au moins une génération sur cet arbre généalogique.

Puis mon client me sort quatre volumes, manuscrits, écrits par le même membre de sa famille. Une mine d'or ! Le gars, il a mené des recherches sur sa famile, on peut le dire ! Il a sans doute même dû y passer sa vie.  Quatre volumes écrits tout petit, d'une écriture typique du XIX siècle avec les notes en marge. Il nous donne, quand il les a trouvé, les noms des notaires chez qui les actes ont été passés. Fabuleux !

Je commence à lire. Le début me semble quelque peu capillotracté : Faire descendre cette famille de deux petits-fils jumeaux de Charlemagne, issus de la fille qu'il aurait eu de Désirée, elle-même fille du dernier roi des Lombards, je demande à voir. L'auteur nous dit que son bisaeuïl, chef utile de la famille, aurait sacrifié les preuves en accord avec les autres membres de la famille et c'est la raison pour laquelle il n'y a désormais qu'une tradition familiale tenace à ce sujet. Mouais...

Par contre, dès que nous attaquons le XVI siècle, cela me semble plus sérieux. Par rapport aux recherches menées par nous trois, tout s'éclaire. Les ponts se font, y compris entre certains écrits d'auteurs plus récents. Le puzzle se met en place. Je commence à comprendre. J'ai l'impression d'être un flipper en train de jouer gagnant. Cela s'allume de partout en faisant du bruit. Je noircis des pages, prenant des notes pour pouvoir continuer au mieux les recherches. vous m'auriez vu allongé à la romaine, l'ouvrage étalé devant moi, noircir des pages sur le tapis du bureau, sans me préoccuper de l'heure jusqu'à ce que sa dame vienne nous dire que, peut-être, à 13 h 30, on pourrait peut-être manger un brin.

Mon client m'a prêté un de ces ouvrages pourque je puisse continuer plus tranquillement les recherches. A mon avis, ce serait dommage qu'ils dorment dans un coin. Je pense qu'une publication critique de ceux-ci (Comment ? Chez qui ? Pour quel public ?) serait particulièrement intéressante.

Mais... Il me restera toujours un mystère : pourquoi l'auteur de ces quatre volumes, qui démontre que deux familles nobles portant le même nom dans la même ville ne sont pas du tout apparentées, y compris en faisant une magnifique étude sur les blasons familiaux, fait-il son tableau généalogique en les apparentant ? Si l'on se contente de regarder le tableau, il y a donc ces 90 ans entre Pierre et son supposé père. Si on lit les volumes qui l'accompagne, Pierre est d'une famille autre, d'un autre ville et il donne des ancêtres de ce Pierre, mais sans filiation véritable par manque de sources. Il n'y a pas de continuité entre ces deux familles et il le démontre. Pourquoi ne pas avoir fait l'arbre généalogique en conséquence de ses écrits ? 

Pour moi, d'une certaine manière, c'est gâcher tout le travail d'une vie de recherche. Mais ce n'est qu'une opinion.




Commentaires

Rédigé par: de Barrau | 17 août 07 15:59:36

Votre article m'amuse car j'y retrouve divers constats que j'effectue moi aussi régulièrement dans mes fort modestes recherches :

. D'où vient cette idée de vouloir à tout prix vieillir ses origines et la plupart du temps (comme ici) en voulant se rattacher à je ne sais quelle dynastie ? C'est une constante dans les généalogies nobiliaires et combien de fois devra t-on répéter qu'ancienneté n'est en aucun cas gage d'intérêt ! Combien de familles anciennes et combien d'histoires intéressantes ?
Ce problème de mettre systématiquement en avant le critère de l'ancienneté a pour principal inconvénient de fausser considérablement l'appréciation que l'on peut avoir d'une famille quand l'on s'intéresse à la recherche historique. C'est révélateur en général d'une méconnaissance.

. Etrange, en effet, ces écrits et ces tableaux généalogiques différents.

. Sur l'inexistence ou non d'un lien de parenté entre les deux familles, cela mériterait à mon avis d'être approfondie en lien avec la situation sociale antérieure à la noblesse. Là aussi, il est parfois dur de faire comprendre qu'une noblesse a toujours eu un début, contrairement à ce que certains croient plus ou moins naïvement.

Bon courage.
Emmanuel de Barrau

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Rédigé par: Stéphane Cosson | 17 août 07 18:39:02

Bonsoir,

Merci pour votre commentaire. Pour ce qui est de la dernière partie de votre commentaire, l'auteur du XIXe siècle est formel à ce sujet :
Il y avait une branche bâtarde à Toulouse. Puis vinrent de Limoux deux frères, prénommés Pierre l'un comme l'autre, appartenant à la branche aînée. Ces deux frères devinrent nobles en passant par le capitoulat.

Il faut comprendre que pour l'auteur du XIXe siècle, les deux branches se sont séparées à l'époque des petits-fils de Charlemagne, la branche bâtarde descendant du cadet. Mais comme je l'ai dit cette ascendance me semble très suspecte.
Si je supprime cette ascendance suspecte, les deux familles ne sont pas apparentées sauf à imaginer des personnages et à devenir marchand de merlette. Ce qui est toujours à éviter.

Par contre, pour mon client, que son ancêtre Pierre soit le premier à être noble et qu'avant il n'y ait eu que des marchands ne lui pose aucun souci. C'est le premier, c'est comme cela mais cela n'empêche pas d'essayer de remonter avant lui.

Pour ce qui est de vieillir ses origines, j'ai une explication qui vaut ce qu'elle vaut mais qui peut être une piste de recherche. En montrant qu'on est d'une famille ancienne, cela permet de montrer qu'il n'y a eu aucune rupture depuis des temps immémoriaux. Et donc que, d'une certaine manière, on est digne de confiance : "Nos ancêtres servaient déjà sous Charlemagne et lui étaient apparentés, ce n'étaient pas n'importe qui ! Donc je ne suis pas n'importe qui non plus !". Qu'en pensez-vous ?

Cordialement

Stéphane Cosson

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Rédigé par: de Barrau | 21 août 07 14:02:23

Au-delà de cette volonté de se rattacher aux Carolingiens au risque de se discréditer, en effet, je partage votre avis sur les personnes qui croient que le cours de l'histoire est linéaire. Certes, sous l'ancien Régime, l'hérédité lissait en partie les évolutions, mais depuis 1789, quelles fluctuations ! Chérin et d'autres sentaient déjà qu'il fallait modérer et relativiser le critère de l'ancienneté, même s'il ne s'agit pas de le nier. Des nobiliaires contemporains l'ont érigé en critère-roi en oubliant qu'il n'y a plus de juges d'armes de la noblesse en France depuis deux siècles.
Bref, l'ancienneté pris isolément n'est qu'un critère parmi dautres et l'on peut être "ancien" et sans panache.
Cordialement.
Emmanuel de Barrau

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Rédigé par: Stéphane Cosson | 25 août 07 11:08:18

Bonjour,

J'ai pris le temps de la réflexion avant de vous répondre.

Personnellement, il existe aussi un critère-roi, qui n'a absolument rien à voir avec celui des nobiliaires contemporains. Mon critère-roi, c'est la recherche : trouver les actes écrits qui fassent preuves. C'est pour cela que le travail de cet auteur du XIXe siècle me semblait et me semble toujours intéressant. Il s'appuie sur des documents qu'il a vu, qu'il a eu entre les mains et dont il donne les références.

Mais il ne faut pas non plus pousser trop loin ce snobisme. J'ai travaillé sur une autre famille noble, pour laquelle j'ai refait toute la généalogie en m'appuyant sur des documents notariés que j'ai lu. Une fois ma recherche finie, j'ai publié cette généalogie sur près de 40 pages, branche par branche. Une universitaire a remis alors celle-ci en cause sous le prétexte que je n'avais pas mis pour tous les actes leurs références précises. Et ce sans vérifier si les documents existaient ou pas, sans vérifier si j'en avais des copies ou pas, préférant refaire par elle-même toute ma recherche.
C'est son droit le plus strict, sauf que ma publication n'était pas un travail universitaire et pas non pus pour un public universitaire.

Cette universitaire ne s'est pas posé la question de son lectorat : rajouter autant de pages de notes critiques que de pages de publication, à mon sens, n'intéresse pas le lectorat généalogique basique.

En effet, une autre histoire sur une autre généalogie me fait dire que si des références ont été inventées de toutes pièces, en les vérifant, cela apparaît tout de suite.

Cela me fait dire qu'en fait tous les critères sont à relativiser.

Cordialement

Stéphane Cosson

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